Du sang sur le parquet Chapitre 1

11 mars 2019 0 Par Patrick DELOUVÉE

Chapitre I

Saint-Florent de Castignac : Ben lut avec soulagement le nom du village sur le panneau. Il continua jusqu’au centre et arrêta sa vieille Clio au bord de la chaussée, puis se penchant pour ouvrir la fenêtre côté passager, il interpella la jeune femme qui marchait d’un pas décidé sur le trottoir, alors qu’elle arrivait à sa hauteur.
— Excusez-moi, Mademoiselle…
La jeune femme s’arrêta, hésita un instant puis se pencha au niveau de la vitre entrouverte.
Ben poursuivit :
— Bonjour, excusez-moi, je suis un peu perdu, je cherche la rue de l’abbaye.
Elle examina Ben qui la regardait en souriant.
Elle se dit qu’il était plutôt beau gosse, des beaux yeux bleus, un épi dans ses cheveux blonds qui ajoutait à son charme, une barbe de deux ou trois jours.
— Pas mal, pensa-t-elle. Elle poursuivit l’examen :
Il portait un blouson de cuir et un jean. Oui décidément, le genre qui pourrait lui plaire.
— Vous connaissez ? enchaîna Ben, qui se demandait si elle avait bien entendu la question.
— Ah, euh ! La rue de l’abbaye, oui, c’est à la sortie du village, prenez à gauche après l’église, tout droit et au stop, de nouveau à gauche et vous y serez. Mais je ne suis pas sûre que le nom de la rue soit indiqué. Vous allez où exactement ?
— Euh, ça s’appelle « La Villardière ».
— Ah, oui, et bien, vous verrez, il y a un grand portail en fer forgé. Vous ne pouvez pas le rater.
— Merci beaucoup, fit-il, avec un sourire.
— Bonsoir, répondit-elle, encore sous le charme.
Quelques minutes plus tard, Ben aperçut la porte imposante à l’entrée de la propriété, et dans la lumière de ses phares, fixée sur le pilier de droite une plaque indiquant : «Domaine de La Villardière».
— Enfin, pensa-t-il, en poussant la lourde porte en fer forgé pour laisser passer la voiture.
Il avait roulé toute la journée depuis la banlieue parisienne. Il était bien content d’en voir le bout.
Après une courte halte à mi-parcours pour avaler un sandwich, il avait un peu galéré pour trouver l’adresse du notaire. Sans GPS ni copilote, dans les rues de Toulouse qu’il découvrait pour la première fois de sa vie, ce n’était pas évident.
En s’approchant de la maison à la lueur du clair de lune, il remarqua que le jardin n’était plus entretenu depuis plusieurs mois.
On était en octobre, mais la végétation avait bien profité du début d’automne, particulièrement pluvieux cette année.
D’ailleurs il y avait des flaques d’eau devant le perron, et Ben prit soin de stationner un peu à l’écart.
Il descendit de la voiture, prit dans sa poche le trousseau de clés que le notaire lui avait remis et grimpa les marches jusqu’à la porte.
La lune était de sortie, laissant apparaître une belle demeure ancienne de deux étages, du style gentilhommière, plutôt cossue, flanquée de hauts murs et de grandes fenêtres qui laissaient imaginer des pièces confortables aux plafonds élevés.
Le genre que Ben adorait, bien que totalement hors de ses moyens.
Mais peu importait, car il n’était ni le propriétaire ni même le locataire ; non en fait, il était, en quelque sorte, chargé de mission par son grand-père, bloqué chez lui à cause de sa femme qui avait fait une mauvaise chute et qui ne pouvait donc se déplacer.
Ce qui était arrivé au grand-père, tout le monde croit que ça n’existe que dans les films. Et pourtant…
Un matin de septembre, alors que Christian Delcourt (c’est son nom) sortait tout juste de la douche et s’apprêtait à se laver les dents, la sonnerie de la porte retentit. Deux coups brefs.
Il lâcha le dentifrice et sa brosse.
Juliette, sa femme, cria depuis la chambre voisine :
— Qu’est-ce que c’est ? Tu attends quelqu’un ?
— Pas vraiment ! répondit-il en enfilant un peignoir.
Il traversa le salon en se demandant qui pouvait bien sonner à cette heure, l’immeuble n’avait pas de gardien, et le facteur, s’il y avait un colis ou une lettre recommandée, se contentait de déposer un avis dans la boîte aux lettres.
Il s’avança jusqu’à la porte et approcha un œil méfiant près du judas.
Un petit homme à l’aspect austère, la cinquantaine, en costume-cravate sombre flanqué d’une paire de lunettes rondes qui lui donnaient l’air d’une grenouille, se tenait derrière la porte.
Pas le genre du représentant de commerce, en tout cas.
Il avait l’air plutôt inoffensif, du coup Christian Delcourt ouvrit la porte sans demander plus d’informations, curieux de savoir ce que ce drôle de petit bonhomme lui voulait.
— Maître Léon Ducret, huissier de justice, bonjour Monsieur, êtes-vous bien Monsieur Christian, Jacques Delcourt né le 30 juillet 1942 à Mantes-la-Jolie, Yvelines ? s’enquit l’homme en sortant de sa poche sa carte professionnelle.
Interloqué par cette soudaine énumération de son identité, le grand-père de Ben répondit :
— Ma foi, si mon père a bien fait son boulot, c’est ce qu’il a déclaré à la mairie, à l’époque !
— Puis-je entrer un instant, j’ai des documents à vous remettre et quelques formalités à accomplir.
Christian Delcourt, partagé entre méfiance et curiosité, s’écarta de la porte pour laisser entrer l’homme et l’invita à s’asseoir dans un fauteuil du salon.
Lui-même s’installa sur le canapé, de l’autre côté de la table basse.
Juliette s’avança cahin-caha dans la pièce, à l’aide de ses cannes anglaises.
— Ma femme, dit Christian à l’huissier. Juliette libéra sa main droite et lui serra la main.
— Enchanté, Madame, dit l’homme en soulevant ses fesses du fauteuil.
— Je peux vous offrir un café ? demanda-t-elle.
— Non, merci, je n’en ai pas pour longtemps !
Me Ducret ouvrit son porte-documents, en tira quelques feuillets qu’il posa devant lui sur la table.
— Maître Verneuil, notaire à Toulouse, m’a chargé de vous remettre ces documents. Auparavant, je vous demanderais de bien vouloir me présenter une pièce d’identité.
Christian Delcourt se leva, fit quelques pas vers le secrétaire empire qui trônait entre les deux fenêtres du salon, ouvrit un tiroir et en sortit son passeport qu’il tendit à l’huissier.
Ce dernier s’en saisit, gribouilla quelques notes sur un formulaire auto-dupliquant puis sépara les deux feuilles et en remit une à Christian Delcourt qui le regardait faire sans bien comprendre ce qui se passait, mais bon ! Il avait la conscience tranquille et se dit que rien de fâcheux ne pouvait sortir de cette visite.
Il prit le document et le dossier jaune que lui tendait l’huissier.
Sur la couverture cartonnée, on pouvait lire : « Succession Joël Armand ».
Il n’avait jamais entendu parler d’un Joël Armand.
Il leva les yeux vers l’homme aux lunettes rondes :
— Vous êtes sûr que c’est pour moi ?
— D’après votre passeport : aucun doute !
Maintenant, si vous voulez bien signer ici, dit l’huissier en lui montrant une case au bas d’un feuillet, ma mission s’arrête là !
Christian Delcourt signa sans rechigner.
L’huissier rangea ses documents, se leva et prit congé, abandonnant le grand-père de Ben dans un océan de perplexité.
Il referma la porte derrière le petit homme aux lunettes rondes, retourna dans le salon et se laissa tomber dans son fauteuil préféré. Juliette vint le rejoindre en claudiquant, curieuse de savoir de quoi il retournait.
Il ouvrit la chemise jaune du dossier et commença à lire.
Au fur et à mesure de sa lecture, ses yeux s’arrondirent, ses lèvres s’entrouvrirent.
— C’est pas possible ! balbutia-t-il, incroyable !
— Tu vas pas en revenir, dit-il à l’adresse de sa femme dont la curiosité arrivait à son comble.
Parvenu à la fin du texte, il vérifia la première page pour s’assurer que c’était bien lui qui était concerné.
Pas de doute, son nom, son adresse et sa date de naissance figuraient en bonne place.
Voilà qu’il était l’héritier du romancier Joël Armand, qui se révélait être un oncle éloigné dont il n’avait jamais entendu parler !
Incroyable, on croit que ça n’arrive jamais dans la vraie vie !
Les documents précisaient qu’il héritait notamment d’une maison située dans un village, à Saint-Florent de Castignac, au sud-est de Toulouse, que des recherches généalogiques avaient été faites pour savoir s’il existait des ayants droit quelque part dans le monde, et qu’il en résultait qu’il était le seul héritier.
Il lui était également demandé de prendre d’urgence contact avec le notaire, afin d’accélérer la procédure, car le décès remontait déjà à trois mois, et le fisc n’aime pas qu’on le fasse attendre quand il s’agit d’encaisser des droits de succession.
Prendre contact avec le notaire, pensa-t-il, d’accord, mais le problème était que Juliette ne pouvait pas se débrouiller seule, et qu’elle ne pouvait pas non plus faire une longue distance en voiture, avec son plâtre.
Comment faire ?
L’idée lui vint de faire appel à son petit-fils, Benjamin. Après tout, c’était un jeune homme intelligent, dégourdi et, qui plus est, disponible en ce moment, car il venait de terminer ses études d’informatique et prenait un peu de bon temps en attendant d’intégrer un poste début janvier.
Oui, bonne idée, il suffirait de lui donner une procuration.
Il en conclut qu’il allait appeler le notaire et lui demander si cela lui convenait.
Il fallait aussi qu’il appelle Benjamin, ou mieux, qu’il l’invite à déjeuner afin de lui exposer l’affaire en toute tranquillité.
Et puis, il fallait arroser cela. Bien sûr !
Il se leva de son fauteuil et alla vérifier s’il y avait une bouteille de champagne dans le frigo.
Ben avait trouvé l’histoire de son grand-père très excitante et s’était montré enthousiaste à l’idée d’aller découvrir cette maison inconnue. Il fut ainsi décidé qu’il partirait le jeudi suivant, le 15 octobre.

Ben essaya trois clés avant de trouver la bonne, il déverrouilla la porte de la maison, entra dans l’obscurité et palpa à tâtons le mur à la recherche d’un bouton électrique.
Il s’était dit que, depuis trois mois que la maison était inoccupée, l’électricité avait dû être coupée, et il avait prévu une lampe de camping au cas où.
Finalement, non, la lumière illumina la pièce quand il bascula l’interrupteur.
Il se trouvait dans une vaste entrée, au papier peint qui avait connu des jours meilleurs. Un lustre pendait du plafond et au fond de la pièce, l’escalier qui conduisait aux étages. Trois portes desservaient les pièces adjacentes. La plus proche était entrouverte. Il s’avança, alluma la lumière.
C’était un grand salon comme on peut l’imaginer dans ce genre de maison. Une belle cheminée occupait le mur de droite, une vaste bibliothèque celui du fonds. Des fauteuils de cuir entouraient une table basse.
D’épais tapis recouvraient le sol, en harmonie avec les rideaux qui masquaient les deux grandes fenêtres.
Il remarqua sur les murs les rectangles de couleur différente, laissant supposer que des tableaux étaient longtemps restés en place, avant d’être retirés.
Mais ce qui surprit particulièrement Ben, c’étaient tous les colis en forme de cadres, enveloppés dans du papier kraft scotché, qui se trouvaient posés debout le long des murs et des fauteuils. Comme si un déménagement était en cours.
Il resta un moment interloqué, à contempler tous ces cadres, il y en avait des grands et des petits et nul doute qu’il s’agissait de tableaux, à voir les traces sur les murs.
Il se dit qu’il verrait ça au jour, le lendemain, qu’il était crevé, que la journée avait été longue et qu’il mangerait bien le sandwich et la pomme qu’il avait dans son sac, avant de s’abandonner aux bras de Morphée.
Il fit quand même le tour de la maison, vite fait, monta à l’étage pour repérer où il allait dormir, trouva une chambre avec un lit double que recouvrait une grosse couette, ouvrit la grande armoire en noyer près de la fenêtre et en sortit un drap et deux couvertures supplémentaires.
Ce ne serait pas de trop pour passer la nuit dans une maison sans chauffage, nécessairement humide, après être restée fermée depuis trois mois.
Il retourna dans le cellier où il avait repéré une réserve de bières, en ouvrit une, et avala son sandwich et sa pomme, tout en envoyant un SMS de bonne arrivée à son grand-père et en passant en revue ses nouveaux mails.
Puis, pressé de mettre un terme à cette journée épuisante, il monta se coucher. Il était vingt-trois heures.
Comme souvent, il fit son rêve récurrent :
Il est dans une maison, il fait noir, il essaye d’allumer la lumière, mais quoi qu’il fasse, rien n’y fait, l’obscurité reste totale.
En général, au cours de ce rêve, il gémit et finit par se réveiller.
Mais cette nuit-là, il entendit soudain un bruit comme une porte qui s’ouvre et se referme, le craquement d’un parquet ancien, un coup dans un meuble…
Encore ce rêve ? Il émergea péniblement, mouillé de sueur malgré le froid ambiant, s’extirpa de la couette et des couvertures dans lesquelles il s’était enroulé et chercha à tâtons le fil de la lampe de chevet.
De nouveau, un craquement, cette fois c’était bien réel, ce n’était pas un rêve, cela venait d’en bas…
Il resta immobile, tendant l’oreille, plus rien.
Il sortit de la couette, décidé à aller voir de quoi il retournait, quand de nouveau il entendit nettement le bruit de la porte d’entrée, des voix, des bruits sourds et puis, soudain, une détonation.
Paralysée de peur, il se laissa tomber assis sur le lit, essaya de réfléchir. Son cerveau avait du mal à fonctionner.
Il se dit que sa présence dans les lieux n’était pas évidente pour un intrus, car il avait stationné sa voiture sous un auvent, sur le côté de la maison. Et puis, si la détonation provenait d’une arme, ce n’était peut-être pas le moment de descendre.
Prenant son courage à deux mains, il se mit debout et s’avança vers les lourds rideaux qui cachaient la fenêtre.
Quand il s’était couché, il était trop crevé pour fermer les volets. Et puis, en cette période de l’année, les nuits sont longues.
Juste au moment où il écartait les rideaux, il lui sembla apercevoir une silhouette qui disparaissait rapidement sous les arbres.
Était-ce la personne qu’il avait entendue ?
Mais il avait aussi entendu des voix provenant probablement du salon et, bien qu’indistinctes, cela ressemblait à une dispute.
Était-il seul dans la maison ou bien y avait-il encore quelqu’un qui l’attendait dans l’ombre en bas de l’escalier ?
Il se dit que pour l’instant il valait mieux attendre, en guettant le moindre bruit.
À toutes fins utiles, il se saisit du tisonnier dans la cheminée, pour être prêt à se défendre.
Un quart d’heure plus tard, rien de nouveau ne s’étant produit, il pensa qu’il pouvait descendre jeter un coup d’œil en bas.
Serrant son arme de fortune d’une main ferme, il s’avança prudemment vers la porte, mais ce sacré parquet ne pouvait s’empêcher de craquer à chacun de ses pas.
Tant pis, se dit-il, je ne vais pas rester planté là toute la nuit et puis, si quelqu’un en voulait à ma vie, il aurait pu me surprendre dans mon sommeil.
Arrivé devant la porte de la chambre, il se dit que cette réflexion tenait la route et il s’en sentit à moitié rassuré.
Il sortit sur le palier, s’avança vers l’escalier et commença lentement sa descente, tous les sens en éveil.
Il n’avait pas osé allumer la lumière et l’obscurité était totale, à part la vague lueur du clair de lune entre deux nuages, qui filtrait à travers l’œil-de-bœuf au-dessus de la porte d’entrée.
Il parvint sans encombre au bas de l’escalier.
Ses yeux étaient maintenant accoutumés au noir et il distingua la porte du salon entrouverte.
Il s’avança prudemment, la poussa, évitant de rester devant au cas où un tireur serait embusqué à l’attendre.
Mais rien ne se passa et seuls ses propres bruits se faisaient entendre.
Restant à l’abri du mur, à l’extérieur du salon, il passa la main de l’autre côté à la recherche de l’interrupteur, le bascula, inondant la pièce de lumière.
Aucune réaction.
Il respira profondément et entra dans la pièce, prêt à plonger à couvert derrière les lourds fauteuils de cuir, si nécessaire.
Mais il s’arrêta net, son cœur se mit à battre violemment dans sa poitrine et la surprise fut telle qu’il lâcha le tisonnier et recula d’un pas, les yeux écarquillés. Sa gorge soudain sèche étouffa le cri qui tentait de sortir de sa bouche ouverte ; il resta immobile, pétrifié de terreur.
Un homme était couché sur le sol, il n’en voyait que les jambes, le reste du corps se trouvait dissimulé par le bas du fauteuil.
N’osant pas s’avancer et retrouvant un peu de salive, il articula :
— Monsieur ?
Pas de réponse, ni aucun mouvement.
Il répéta :
— Monsieur ? Toujours aucune réaction.
Il fit deux pas en avant pour apercevoir la totalité du corps.
Son cœur s’accéléra de nouveau :
Une flaque de sang s’étendait lentement sur le parquet autour de sa poitrine, et au vu des yeux fixes qui contemplaient le pied du fauteuil, il n’y avait pas de doute :
L’homme était mort !