Le noyé de la plage : une enquête de Grégory Deval

11 mars 2020 0 Par Patrick DELOUVÉE

Mon 3e roman « Le noyé de la plage » vient de sortir sur Amazon : https://www.amazon.fr/dp/B085GM5WS2

Il s’agit d’une enquête policière pleine de rebondissements, menée par le capitaine Grégory Deval.
Pour le lancement, l’ebook est au prix exceptionnel de 0,99 euros. A ne pas manquer !
En voici un avant-goût :

 

Chapitre I : Le réveil

L’orage battait son plein. Un éclair zébra le ciel et illumina la route un court instant.
Les essuie-glaces à plein régime repoussaient l’eau tant bien que mal sur le pare-brise. Penché en avant, le conducteur gardait les yeux fixés sur le véhicule qui le précédait. Dans la lumière de ses phares, les feux stop de la voiture qui freinait brutalement crevèrent l’écran de pluie.
Elle fut soudain très près… trop près. Il fallait prendre une décision.
Curieusement, malgré le déluge ambiant, l’homme conduisait avec sa vitre baissée et le bras sorti à l’extérieur. Il tenait le volant de sa main droite.
Aveuglé par la pluie qui rentrait par l’ouverture et parsemait ses lunettes d’une multitude de gouttelettes, il n’avait plus d’alternative s’il voulait éviter le choc. Trop tard pour freiner. Il fallait donner un coup de volant à droite ou à gauche. Inconsciemment, il choisit la gauche.
Quittant la route, la voiture bascula dans la pente. Il y eut un choc violent. Sans doute un rocher… Un tonneau… Puis un autre. La tête de l’homme frappa le plafond. Le pare-brise éclata. Des branches fouettèrent l’habitacle. Encore un choc. Un autre tonneau. Un liquide poisseux coula sur le visage du conducteur.
La voiture culbuta vers l’avant pour s’immobiliser sur le toit, bloquée par un arbre, dans un fracas de tôle écrasée. Et puis plus rien, à part les grondements de tonnerre de l’orage qui s’éloignait. La pluie se calmait et l’obscurité avait repris ses droits.
Soudain, comme un bruit de pas qui clapotaient dans la boue. La portière avant gauche que quelqu’un cherchait à ouvrir, mais qui résistait, déformée par la violence des chocs, pour finalement céder dans un grincement de métal qui déchira la nuit.
Des mains saisirent le conducteur inconscient, la tête pendante sur la poitrine, le tirèrent à l’extérieur, puis le déposèrent sur le sol, dix mètres plus loin.
Quelques instants plus tard, la carcasse du véhicule s’embrasa, illuminant la pente rocailleuse d’une lumière colorée qui s’ajouta à celle des éclairs.

xxx

L’infirmière poussa la porte de la chambre 327. Une chaleur étouffante faisait ressortir l’odeur des produits d’entretien. Elle fronça le nez, se dirigea vers la fenêtre et fit basculer le vantail pour laisser pénétrer un peu d’air. Son regard s’attarda un moment pour contempler le point de vue.
Le soleil s’était caché et des nuages gris sombre parcouraient le ciel. Probablement annonciateurs d’un orage pour la soirée ou la nuit.
Trois étages plus bas, elle aperçut les carlingues des voitures chauffées au soleil de juillet, sur le parking de l’hôpital. C’était l’heure de pointe des visites, il n’y avait plus une seule place libre.
Elle sortit de ses pensées, se retourna et jeta un coup d’œil à l’homme étendu sur le lit. Les yeux fermés, la respiration lente et profonde rythmée par l’appareil, un tuyau en plastique qui sortait de sa bouche, il semblait dormir. Seuls sa tête et ses bras encombrés de tuyaux dépassaient du drap.
Elle regarda son visage avec un sourire désolé, comme si elle se disait : « si c’est pas malheureux, un bel homme comme ça ! »
La cinquantaine un peu dépassée, peut-être plus, des yeux marron, le front largement dégarni et les cheveux grisonnants ramenés en arrière, un corps assez sportif, c’est vrai qu’il n’était pas mal.
Peut-être pourrait-elle lui parler ? Elle se pencha sur lui et murmura à son oreille :
— Bonjour, je suis Céline votre infirmière, on ne connait pas votre nom, mais vous permettez que je vous appelle Sam ? Ça me plaît bien Sam ! Vous m’entendez ?
Aucune réaction !
Elle fit une moue de résignation et s’approcha de la batterie d’appareils au bord du lit. Sur les écrans, des lignes se dessinaient en continu. L’un des tracés faisait une ligne droite et un zéro confirmait l’information. Elle contempla les courbes un instant : rien de bien nouveau. Sam, ou quel que soit son nom, était toujours dans le coma !
L’infirmière s’assit sur le fauteuil et regarda un moment, l’homme étendu sur le lit. Elle se remémora son arrivée à l’hôpital de Saintes, au service de réanimation médicale, quinze jours plus tôt. Elle venait de prendre son service. Les médecins avaient diagnostiqué un traumatisme crânien, plusieurs fractures et un problème à la colonne vertébrale qui risquait de le laisser paralysé au cas où il se réveillerait.
D’après le journal local, sa voiture avait quitté la route et avait fait plusieurs tonneaux dans la pente à 45° qui bordait la chaussée à cet endroit.
Dans son malheur, il avait eu de la chance, car des rochers et des arbustes avaient ralenti sa chute. Il avait été éjecté à ce qu’il paraissait, avant que la voiture ne prenne feu un peu plus bas.
Vers 3H00 du matin, la lueur de l’incendie se voyait de loin et n’avait pas manqué d’attirer l’attention. Pompiers et policiers s’étaient rapidement retrouvés sur place.
Étant donné l’état du blessé, la première urgence avait été de l’emmener à l’hôpital et les policiers s’étaient contentés de photographier la scène, constater que l’homme n’avait aucun papier d’identité sur lui, relever l’immatriculation du véhicule et délimiter la zone avec du rubalise, au cas où la police scientifique aurait à intervenir dans la matinée.
À première vue, c’était un simple accident de la route avec un blessé…
Le journal ne donnait pas plus de détails.

xxx

Une quinzaine de jours plus tôt.

Dans l’aire de repos du commissariat, debout devant la machine à café, le lieutenant de l’équipe de jour regardait son gobelet se remplir. Quand le mot « Terminé » s’afficha sur l’écran, il récupéra sa boisson et retourna s’asseoir dans son bureau. Il était 8H10.
Aux dernières nouvelles, la brigade de nuit était intervenue sur un accident de la route. Le conducteur, dont on ignorait l’identité, avait été emmené à l’hôpital dans un état grave et la voiture avait brûlé. Dès son arrivée, le lieutenant avait reçu pour instructions de retrouver dans la base de données, le titulaire du numéro d’immatriculation de la voiture accidentée Il ne lui fallut pas longtemps pour découvrir le nom du propriétaire du véhicule, mais les choses n’allaient pas être aussi simples que prévu : la voiture avait été déclarée volée !
Autrement dit, ce n’était pas un banal accident de la route. Si le conducteur avait volé la voiture, il avait sûrement de bonnes raisons, mais du coup, c’était peut-être un délinquant connu des services de police. Il avait pu commettre un délit ou même un crime et voler une voiture pour prendre la fuite.
Dans ces conditions, ce n’était plus la même procédure. L’affaire devenait du ressort d’un officier de police judiciaire et donc de la brigade de sûreté urbaine et la police scientifique devait intervenir. Il convenait alors d’en rapporter au capitaine qui en avait le commandement.
Le lieutenant réunit les informations dont il disposait et alla toquer au bureau du capitaine, à l’autre bout du couloir.
— Oui, entrez !
— Bonjour mon capitaine, vous êtes au courant qu’un accident de voiture est survenu cette nuit et que l’homme qui conduisait est à l’hôpital, mais qu’on ne connaît pas son identité ?
— Vaguement… C’est quoi le problème ?
— Eh bien, vérification faite il s’agit d’une voiture volée.
— Ah, je vois… Bon, laissez-moi le procès-verbal de l’intervention, je m’en occupe.
Le lieutenant déposa les papiers qu’il avait amenés sur le bureau du patron de brigade et retourna finir son café.
Le capitaine Grégory Deval se saisit des documents et commença à les lire.
29 ans, plutôt beau mec, des cheveux châtains coupés courts, des yeux d’un bleu profond, une carrure athlétique qui imposait le respect du haut de son mètre quatre-vingt-deux, il était en poste dans ce commissariat depuis deux ans, et se voyait bien passer commandant dans un avenir qu’il espérait proche. Trois ans plus tôt, il avait tenté le concours externe de commissaire, mais avait échoué suite au terrible drame qu’il avait vécu au plus mauvais moment. Depuis, il n’était plus le même. Il avait mûri et avait dû reconsidérer sa vie et sa carrière. Il devait se reconstruire. Au final, il avait pris conscience qu’il préférait l’action sur le terrain plutôt que le fauteuil du commissaire.
Il attrapa son téléphone pour appeler son adjoint, le lieutenant Thomas Flochet.
Deux minutes plus tard, ce dernier entra dans le bureau.
Longiligne, portant lunettes et les cheveux trop longs au goût de son supérieur, il avait l’air d’un éternel étudiant. Pourtant, il était apprécié de sa hiérarchie pour son intelligence et sa perspicacité. Ses très bonnes connaissances en informatique le rendaient aussi précieux dans bien des cas.
— On a écopé de l’accident de cette nuit, dit le capitaine en préambule, la voiture est un véhicule volé. Voilà le procès-verbal, il faudrait aller sur place avec Samuel pour faire les relevés et puis à l’hôpital pour empreintes, ADN et photos du bonhomme…
— OK, et récupérer les analyses de sang, je suppose ?
— Tout juste !
— C’est parti, conclut Thomas, en attrapant les papiers que lui tendait son chef.

xxx

Une demi-heure plus tard, Thomas et Samuel, l’un des deux agents spécialisés de la police scientifique rattachés à la brigade, arrivèrent sur les lieux de l’accident.
Les deux hommes s’entendaient bien. Ils avaient le même âge et s’étaient connus à l’école de police. Contrairement à Thomas qui avait le look nonchalant d’un adolescent attardé, Samuel faisait plutôt premier de la classe, du genre très organisé, voire méticuleux, ce qui constituait des qualités pour travailler dans la police scientifique.
Samuel enfila sa combinaison blanche, ouvrit sa mallette et se mit au travail : examen approfondi de la carcasse calcinée de la voiture, recherche d’objets qui auraient pu être éjectés durant la chute, relevés et moulages des empreintes de pneus et de pas, etc.
Il avait plu dans la soirée de la veille, ce qui rendait les traces dans la boue clairement visibles.
Pendant ce temps, Thomas s’occupait à prendre un maximum de photos sur les instructions de son collègue, au fur et à mesure que ce dernier disposait des cavaliers en plastique devant chaque trace ou objet, afin de figer la scène et de pouvoir en garder une représentation définitive.
Quand ils en eurent terminé, ils ramassèrent le matériel et les scellés effectués et partirent pour l’hôpital.
Arrivés sur place, ils demandèrent à voir le médecin qui s’occupait de l’accidenté de la route amené durant la nuit. L’hôtesse attrapa son téléphone et leur demanda de patienter.
Au bout de dix minutes qu’ils attendaient à l’accueil, Thomas regarda sa montre et commença à s’énerver. La patience n’était pas son fort.
— Bon, qu’est-ce qu’il fait ? On ne va pas poireauter ici toute la journée !
Finalement, un homme vêtu d’une blouse blanche laissée ouverte sur une chemise bleu marine fit son apparition au bout du couloir. Un badge accroché à sa poche de poitrine confirmait que c’était le médecin.
Le lieutenant fit les présentations. L’homme en blouse blanche les salua à peine.
— En quoi puis-je vous aider ? dit-il sur le ton de celui qui a bien d’autres choses à faire et à qui on fait perdre son temps.
Thomas exposa sa requête au médecin qui le regardait, sourcils froncés, pas convaincu.
— Les analyses sanguines… Je comprends… Mais les empreintes et l’ADN, il n’y a pas d’homicide que je sache !
Il fallut parlementer un certain temps. Thomas se dit que le médecin, tout occupé qu’il soit, prenait un malin plaisir à s’opposer à lui pour marquer son territoire et affirmer son autorité. Il insista et finit par obtenir l’autorisation de relever les empreintes et d’effectuer un prélèvement d’ADN sur l’homme de la chambre 327, mais à condition que le médecin assiste aux opérations.
Il les accompagna donc jusqu’à la chambre et resta planté à les regarder.
Cela ne manqua pas de stresser Samuel qui dut s’y reprendre à deux fois pour prendre les empreintes. Après quoi, l’homme avait de l’encre plein les doigts et le médecin, manifestement agacé, appela une infirmière pour qu’elle lui nettoie la main à l’alcool.
Pour le prélèvement ADN, cela ne fut pas facile non plus. Il n’était pas possible d’arrêter l’appareil respiratoire ni d’enlever le tuyau que l’homme avait dans la bouche.
Samuel dut faire avec, et réussit tant bien que mal à glisser la petite brosse cotonnée à l’intérieur de la bouche du patient. Il frotta l’intérieur de la joue puis apposa la brosse sur un papier spécial pour finalement glisser le tout dans l’enveloppe fournie avec le kit de prélèvement.
Thomas, de son côté, prit quelques clichés du visage de l’individu sous l’œil réprobateur du médecin qui n’avait pas prévu ça.
Puis, les deux policiers, pas mécontents d’en avoir terminé, remballèrent leur matériel, quittèrent la chambre et regagnèrent leur véhicule en pestant contre le manque de coopération du médecin.
Une fois l’équipe rentrée au commissariat, Samuel envoya le prélèvement ADN au labo pour analyse et les empreintes digitales numérisées au fichier automatisé.
Quelques heures plus tard, l’opérateur du fichier renvoya sa réponse : « No hit » ! Ce qui signifiait dans son jargon technique qu’il n’avait détecté aucune correspondance avec les empreintes d’un individu déjà enregistré.
Pour l’ADN, il fallait attendre plusieurs jours pour obtenir le résultat de l’analyse et pouvoir ensuite interroger le fichier national automatisé des empreintes génétiques.

xxx

Le lundi, à 10h00, l’ensemble de la brigade avait l’habitude de se réunir pour faire le point sur les affaires en cours. Chacun arriva, avec sa boisson préférée à la main. Samuel plongea la main dans un sac en papier qui trônait sur la table.
— C’est quoi ? demanda Thomas.
— Des chouquettes… Un cadeau de la boulangère d’à côté.
— Ah, sympa !
Une fois tout le monde installé, le capitaine Grégory Deval, posa une fesse sur un coin de bureau, et lança les opérations.
— Bon alors, notre mystérieux bonhomme à l’hôpital, on en est où ? dit-il en regardant son adjoint.
Thomas Flochet leva les yeux de ses papiers et s’empressa d’avaler sa bouchée de chouquette en manquant de s’étrangler, avant de répondre.
— Excusez-moi… On vient de recevoir le résultat des dernières analyses : aucune trace de lui dans le fichier des empreintes digitales ni dans celui des empreintes génétiques.
Il attrapa son gobelet et but une gorgée de café.
— D’accord, donc il reste toujours aussi mystérieux ! Mais… ça fait combien de temps qu’il est à l’hôpital, interrogea Grégory.
— Une dizaine de jours.
— Et personne ne l’a réclamé, personne n’a signalé sa disparition ?
— J’ai vérifié, au cours de la période, aucune disparition ne correspond à notre homme.
— Comme s’il n’existait pas !
— Oui… Ou que personne n’avait envie de le récupérer, car les journaux du coin en ont parlé, quand même… Et puis il y a autre chose, il n’y avait aucune raison de quitter la route à l’endroit où la voiture a basculé dans la pente.
Grégory réfléchit un instant.
— Il a peut-être fumé du cannabis… Ça donne des hallucinations qui font penser qu’il y a un virage alors que la route est toute droite, on a déjà vu ça.
— Non, les analyses de sang n’ont révélé aucune présence de stupéfiants ni même d’alcool, et pas non plus de trace de médicaments !
— Vous voyez une autre explication ?
— Peut-être, il peut avoir brutalement tourné à gauche parce qu’il a vu un obstacle en face de lui. Surtout que les conditions météo étaient très mauvaises, il y avait un orage violent.
Le lieutenant s’arrêta un instant, il semblait réfléchir à la scène qu’il imaginait.
— Continuez, l’encouragea Grégory.
— Eh bien, si un véhicule qu’il suivait de très près avait brusquement freiné, par réflexe il aurait pu donner un coup de volant à droite ou à gauche pour essayer de l’éviter.
— Vous avez relevé des traces de pneus qui confirmeraient cette hypothèse ?
— Comme je vous l’ai dit, il pleuvait ce soir-là et nous avons donc pu relever des traces très nettes dans la boue sur le bas-côté. Les mêmes traces ont été retrouvées en amont sur la route à deux endroits. Comme si la voiture qui le précédait faisait des zigzags en débordant par moment de la chaussée goudronnée.
— Pour l’empêcher de doubler ?
— C’est possible !
— Ou bien cette voiture était derrière lui et cherchait à le doubler pour lui faire une queue de poisson et l’envoyer dans le décor. Les zigzags pouvaient être des tentatives pour le doubler.
— C’est possible aussi.
— Si je comprends bien, dans un cas comme dans l’autre, l’objectif était de lui faire quitter la route. Autrement dit, on a affaire à une tentative d’homicide volontaire… Même si l’homme n’est pas mort, l’intention y était !
Le lieutenant fit une moue d’ignorance en soulevant les épaules et ne répondit rien.
— Et avec les traces de pneus de cette deuxième voiture, on peut l’identifier ?
— Non, c’est un modèle courant, beaucoup de véhicules en sont équipés !
— Autre chose ? La voiture volée ?
— Elle était calcinée… Rien d’intéressant, à part le fait que la vitre du conducteur était baissée, ce qui est surprenant vu la violence de l’orage…Sinon, on a retrouvé quelques objets éjectés qui doivent appartenir au propriétaire du véhicule. On l’a contacté, il avait signalé le vol et n’a rien à voir avec notre affaire !
— Donc on n’a plus qu’à attendre patiemment que le type de l’hôpital veuille bien se réveiller pour nous donner son nom et quelques explications !
— De ce côté-là, c’est « encéphalogramme plat », si j’ose dire, car le médecin n’est pas très coopératif… Il doit théoriquement nous appeler s’il y a du nouveau, mais je crois qu’il ne faut pas trop compter sur lui !
— Vous l’avez relancé ?
— Oui, avant-hier… Pas lui directement, mais j’ai pu avoir l’infirmière en chef… Il est toujours dans le coma.
— Il y a un espoir qu’il se réveille un jour ?
— J’ai posé la question, ils ne peuvent pas se prononcer.
— Rien d’autre ? demanda Grégory en regardant le lieutenant qui avait l’air songeur.
— D’après les relevés effectués par Samuel sur le terrain, il semblerait que l’homme n’ait pas été éjecté de la voiture, mais qu’il en ait été sorti avant qu’elle ne prenne feu !
— Comment ça ? Vous voulez dire, par quelqu’un ?
— Oui, et même par deux individus d’après les traces.
— L’homme qui a prévenu les secours ?
— Non, car ce dernier a été alerté par la lumière de l’incendie du véhicule, il n’était pas sur place au moment de l’accident.
— Alors, les hommes du véhicule qui zigzaguait ?
— C’est une hypothèse.
— Autrement dit, ils ont cherché à le balancer dans la pente puis ils l’ont sorti de la voiture avant qu’elle ne brûle, mais ils n’ont pas prévenu les secours ?
— Oui, ça peut paraître contradictoire.
— Comme vous dites… À moins qu’ils n’aient une bonne raison… Reste à savoir laquelle…

xxx

Céline, l’infirmière, vérifia la perfusion, consulta le tableau accroché à un barreau au pied du lit, puis tourna les talons pour rejoindre la porte.
Un bip inattendu la fit sursauter. Elle se retourna et son regard bascula du visage de l’homme aux courbes sur l’écran des appareils : le tracé en ligne droite avait fait une pointe vers le haut et le zéro s’était transformé en un point d’interrogation.
Un nouveau bip. Une nouvelle pointe de la ligne blanche sur l’écran vert.
L’infirmière s’avança vers le lit et prit la main de l’homme dans la sienne. Après un instant, elle crut sentir une légère pression et puis il lui sembla que ses paupières avaient tremblé.
Avec sa main gauche, elle attrapa son téléphone dans sa poche de blouse et appela le médecin de garde.
L’inconnu de la chambre 327 était en train de sortir du coma !

xxx

Thomas saisit son téléphone et appela l’hôpital.
— Allo, bonjour, je suis le lieutenant Thomas Flochet, je souhaiterais parler au Dr Mercadier, s’il vous plaît.
— Un instant, je vous le passe.
— Docteur Mercadier, bonjour !
— Bonjour Docteur, lieutenant Thomas Flochet, on s’est rencontré l’autre jour…
— Ah oui… peut-être, répondit sèchement le médecin.
Toujours aussi aimable, pensa Thomas.
— On nous a prévenus il y a quelques jours que votre patient de la chambre 327 s’était réveillé. Pensez-vous que nous puissions l’interroger ?
Le médecin sembla réfléchir et resta silencieux.
— Docteur, vous êtes toujours là ?
— Oui oui, j’évaluais la situation, il est encore très faible et ses propos ne sont pas toujours cohérents… quand il arrive à s’exprimer. Je ne suis pas sûr que vous en tiriez grand-chose, mais… disons que vous pouvez le voir dix minutes, et pas plus de deux personnes dans la chambre.
— Ah, d’accord… Merci docteur… À quelle heure pouvons-nous venir ?
— Disons… demain après les soins, à 11H00.
— 11H00, c’est parfait, on sera là.. À demain Docteur !
— À demain !

xxx

Grégory traversa le couloir et se dirigea vers le bureau de Thomas. La porte était ouverte. Il passa la tête, mais il n’y avait personne à l’intérieur.
Il vit venir vers lui un gardien de la paix. Il l’interpela.
— Vous savez où est le lieutenant Flochet ?
L’homme fit un geste du pouce en direction de la cour.
— Je crois qu’il fume une cigarette dehors.
— Ah bon, il a repris…Je croyais qu’il mettait des patchs.
Le gardien de la paix haussa les épaules et fit une moue d’ignorance.
— Vous pourriez aller lui demander de me rejoindre, s’il vous plait ?
— Tout de suite, capitaine.
Trois minutes plus tard, Thomas fit son entrée dans le bureau de son patron.
— Bah alors, je croyais que vous aviez arrêté de fumer.
— Oui, mais… J’ai repris après un petit problème familial…Ma femme…
— Bon, bon… Ça ne me regarde pas… Allez, on va voir notre mystérieux bonhomme.
Grégory et Thomas arrivèrent à l’hôpital à 10H45. Le docteur Mercadier les accueillit et les accompagna jusqu’à la chambre 327.
— On est bien d’accord, dix minutes, pas une de plus, crut-il bon de rappeler.
— Promis ! le rassura le capitaine.
Les deux hommes entrèrent dans la chambre, Grégory s’installa dans le fauteuil et le lieutenant sur le tabouret.
L’homme étendu dans le lit entrouvrit les yeux à leur arrivée, puis les referma aussitôt.
Le capitaine s’avança sur le bord du fauteuil et se pencha en avant, comme pour parler à l’oreille du malade.
— Bonjour Monsieur, nous sommes de la police, je suis le capitaine Deval et voici mon adjoint le lieutenant Flochet. Nous voudrions vous poser quelques questions. Vous sentez-vous en mesure d’y répondre ?
L’homme, en position assise, le dos appuyé à son oreiller, entrouvrit les yeux et bascula la tête de haut en bas en signe d’assentiment.
— Pouvez-vous nous dire votre nom ?
L’homme tourna la tête vers Grégory et sembla voir le capitaine pour la première fois. Il leva la main et fit un mouvement latéral de gauche à droite, comme s’il voulait écrire.
— Vous préférez l’écrire ?
L’homme bascula la tête de nouveau.
Le lieutenant, qui tenait un bloc et un stylo pour prendre des notes, prit une nouvelle page, posa le bloc sur le lit et glissa le stylo entre les doigts de la main droite du patient.
Celui-ci referma ses doigts, attrapa maladroitement le bloc de papier de sa main gauche et commença à former des lettres d’une écriture lente et saccadée.
Deux longues minutes s’écoulèrent tandis que les policiers scrutaient la feuille de papier, curieux de découvrir le nom du mystérieux locataire de la chambre 327. Au final, il repoussa le bloc vers Grégory qui décrypta à haute voix ce que l’homme venait d’écrire.
— Franck Maillard… Vous êtes Franck Maillard, c’est bien ça ?
L’homme fit oui de la tête.
— Vous rappelez-vous votre adresse ou votre date de naissance ?
Le visage impassible, l’homme reprit le bloc en main et commença à écrire.
Quand il eut fini, il tourna le bloc vers le capitaine qui lut de nouveau à haute voix.
— « Grande maison, 3 mars 1960 » !
— 3 mars 1960… c’est votre date de naissance ?
L’homme bascula la tête affirmativement.
— Et « grande maison », c’est là où vous habitez ?
Encore le même mouvement de tête.
— Vous ne vous souvenez plus de votre adresse précise ?
Cette fois, il secoua la tête de droite à gauche.
Le capitaine jeta un coup d’œil sur sa montre et fit une grimace. Le temps tournait à toute vitesse. Il se dit que Maillard était un nom assez courant et qu’il fallait plus de précision pour lancer les recherches. Il jeta un regard inquiet en direction de la porte, craignant voir surgir le médecin, puis demanda :
— Et votre lieu de naissance, vous souvenez-vous de votre lieu de naissance ?
L’homme reprit le bloc une nouvelle fois et inscrivit cinq lettres en capitales : « N.I.O.R.T ».
— Niort ? Vous êtes né à Niort, le 3 mars 1960, c’est bien ça ?
De nouveau un mouvement de tête affirmatif.
La porte de la chambre s’ouvrit et une infirmière à l’air revêche fit irruption dans la pièce.
— Désolée Messieurs, c’est terminé !
Le ton autoritaire ne laissait pas place à la discussion. Les deux hommes se levèrent.
La porte s’ouvrit de nouveau et le Dr Mercadier fit son entrée. Il regarda Grégory.
— Alors, vous avez appris quelque chose ?
— Il s’appelle Franck Maillard, il est né le 3 mars 1960 à Niort et il habite une grande maison dont il ignore l’adresse précise, annonça Grégory avec un sourire, comme un pêcheur fier de sa prise.
— C’est pas si mal finalement !
— Comme vous dites, et ça va nous permettre de faire des recherches.
— Bon, ce serait bien de le laisser se reposer maintenant, conclut le médecin.

xxx

Aussitôt rentré au commissariat, le lieutenant Flochet lança les recherches sur le nom, le prénom et les date et lieu de naissance indiqués.
En fin de journée, alors que le lieutenant s’apprêtait à éteindre son ordinateur pour rentrer chez lui, le son annonçant l’arrivée d’un nouveau courriel se fit entendre et retint son geste.
Debout devant son bureau, il cliqua sur le message pour en prendre connaissance.
Au vu du texte qui s’afficha, il ouvrit la bouche et se laissa tomber dans son fauteuil, abasourdi.
La réponse était implacable, nette et précise :
« Franck Maillard, né le 3 mars 1960 à Niort est MORT DEPUIS 2 ANS ! »