Sang complications

30 mai 2019 0 Par Patrick DELOUVÉE

Voici un aperçu de mon nouveau roman « Sang complications » à paraitre le 14 Juin prochain sur Amazon :

Chapitre I : La rencontre

« Sans complications » disait la pub du site de rencontres. C’est ce qui a motivé mon inscription il y a quelques mois.
« Uniquement des femmes mariées, une relation sans prise de tête ».
Je consulte mon smartphone et fais défiler les profils jusqu’à celui de Laura. Je vais la rencontrer dans un quart d’heure.
Le métro s’arrête à Châtelet-les-Halles, des gens descendent, d’autres montent. Moi, je poursuis jusqu’à Madeleine.
C’est drôle, à chaque fois que je donne rendez-vous à une inconnue, j’éprouve la même appréhension mêlée d’excitation.
Pourtant je devrais avoir l’habitude, ce n’est pas ma première fois, loin de là.
J’ai quarante-deux ans, je suis marié depuis quinze ans avec Charlotte, un peu plus âgée que moi.
Bien sûr, on s’est beaucoup aimé, on a cru au grand amour, on était jeune. À vingt-sept ans, études terminées, diplôme en poche, j’ai créé mon cabinet d’avocats en m’associant avec un confrère et ami : Jérôme Dubreuil.
Il était temps de s’installer, de se stabiliser, de créer une famille.
À l’époque, je connaissais Charlotte depuis deux ans, elle approchait de la trentaine et ses hormones commençaient à la démanger : elle avait envie d’avoir un enfant.
Mais elle voulait faire ça dans les règles, à l’ancienne : mariage d’abord et bébé ensuite.
Personnellement, je n’étais pas très excité à l’idée de me marier, mais bon, cela semblait être un passage obligé, j’étais amoureux, je me suis laissé faire.
Un an plus tard, elle donnait naissance à notre petit Jérémie, puis trois années s’écoulèrent avant l’arrivée de Jade, notre fille.
Voilà, mission accomplie, nous étions une famille. Nous avions tout pour être heureux et nous l’étions.
Le cabinet commençait à ronronner gentiment, j’étais spécialisé dans le droit commercial, et Jérôme, mon associé, faisait du pénal.
Quant à Charlotte, qui avait le diplôme national d’arts et techniques, elle travaillait comme décoratrice d’intérieur au sein d’une agence.
Elle s’occupait aussi beaucoup des enfants.
Il faut dire que mon emploi du temps au cabinet m’imposait des retours tardifs à la maison, Jérémie et Jade étaient généralement couchés et attendaient le bisou de papa pour s’endormir.
Le problème, c’est que rapidement Charlotte a considéré que les enfants étaient sa propriété privée et qu’elle seule, savait comment les élever.
Je n’avais pas mon mot à dire. À chaque fois que j’intervenais sur le sujet, j’avais tort, et si je faisais une remarque à l’un de ses chérubins, elle prenait aussitôt sa défense et me rembarrait sans ménagement et, bien sûr, devant l’intéressé.
Très rapidement, ils ont compris comment en jouer pour obtenir ce qu’ils voulaient des parents et ce fut l’objet de disputes incessantes entre Charlotte et moi.
Ensuite, ce qui devait arriver arriva.
Au fil des années, partagée entre son métier qui la passionnait et sa progéniture qu’elle vénérait, Charlotte consacrait de moins en moins de temps à son mari. Elle ne lui portait plus le même intérêt. Manifestement, elle n’avait plus les mêmes envies.
Je sais, on appelle cela l’usure du couple, nous n’avions rien inventé, mais le constat est toujours amer.
Alors quoi ? À même pas quarante ans, dans la force de l’âge, au moment où on voudrait croquer la vie à pleines dents, il faudrait se résigner à vivre une petite existence routinière, dans laquelle il faut prendre rendez-vous à l’avance pour faire l’amour à sa propre femme une fois par mois ?
Eh bien, non ! Je n’ai pas pu et n’est pas voulu m’y résoudre. Hors de question !
En plus, dans mon métier, les contacts avec d’autres femmes ne manquaient pas, des confrères d’autres cabinets que je croisais dans les salles d’audience ou dans les cafétérias des tribunaux, des clientes parfois, qui n’auraient pas demandé mieux.
Mais j’ai toujours été réticent à mélanger le travail et la vie privée. Et puis je n’avais pas envie d’une liaison régulière, trop compliquée à gérer. Je me suis donc tourné vers les sites de rencontres sur Internet, à la recherche de femmes mariées.
Et voilà comment j’en suis venu à tromper ma femme. Mais peut-on appeler cela « tromper » quand il n’y a pas de sentiment ? Vaste débat ! Je me souviens d’un ancien premier ministre qui avait dit dans une émission de télé « sucer n’est pas tromper ! », alors…
Bien sûr, on pourrait me dire, pourquoi ne pas divorcer ? Ma réponse est simple, je n’ai pas du tout envie de quitter mes enfants, qui sont les miens tout autant que ceux de Charlotte, quoi qu’elle en pense !
Je n’ai pas envie des week-ends une semaine sur deux, des vacances partagées, de la guéguerre entre parents pour se faire bien voir des enfants et faire en sorte qu’ils préfèrent aller chez l’un plutôt que chez l’autre.
Non, je n’avais pas envie de tout ça !
J’avais sous les yeux l’exemple d’amis qui étaient dans ce cas, et je connaissais plusieurs collègues spécialisés dans les affaires familiales. Tous étaient intarissables sur le sujet et ses inévitables conséquences.
Alors voilà pourquoi aujourd’hui, je me rends à un rendez-vous, je ne dirais pas habituel, mais assez fréquent, au café Madeleine à Paris, à l’angle de la place homonyme et de la rue Tronchet, dans le 8e, que j’affectionne pour ce genre d’exercice.
J’habite boulevard Beaumarchais, à côté de la Bastille. C’est donc à la fois pratique, avec la ligne 14 du métro, discret, car assez loin de chez moi et proche du cabinet, situé rue des Mathurins.
En plus, c’est un quartier que j’aime bien, très vivant durant la semaine et où j’ai mes habitudes.
Donc, je suis descendu à la station Madeleine et je prends l’escalier de sortie côté « rue Tronchet » et voilà, je vois la banne rouge du café, face à l’arrière de l’église.
En sortant de la bouche de métro, je suis saisi par le vent froid qui balaye la rue. On est en janvier et la météo nous a promis une température voisine de zéro, peut-être même de la neige. Je réajuste le foulard qui enserre mon cou et je mets les mains dans les poches de mon manteau. Je n’aime pas porter des gants.
Je m’arrête un instant devant la boutique Saint James, histoire de vérifier mon reflet dans la vitrine.
Bon, ça peut aller. Je jette un coup d’œil sur ma montre : dix-huit heures cinq. J’ai dix minutes d’avance, je suis probablement le premier arrivé.
La nuit commence à tomber et le café déborde de lumière. Je m’approche, je distingue des gens attablés dans les banquettes et les sièges en skaï rouge, des couples essentiellement, quelques personnes seules aussi. Ce sont elles qui m’intéressent. Je les passe en revue rapidement pour voir si l’une d’elles pourrait correspondre à celle que je viens rencontrer : une brune aux cheveux mi-longs. Je ne connais que la photo de son profil sur le site de rencontres. Pour l’instant, on a uniquement échangé par « chat » sur Internet et je sais qu’elle doit porter un manteau court gris clair avec capuche, une écharpe de soie et un jean.
Je ne vois aucune femme seule ressemblant à cette description.
Je décide d’entrer. Je pousse la porte et cherche un coin tranquille. Une table près d’un pilier, pas trop visible depuis la rue, retient mon attention. Je m’y installe. Il n’y a pas beaucoup de monde à cette heure-là un jeudi. C’est parfait, je n’ai plus qu’à attendre, en espérant qu’elle ne me pose pas un lapin.
Ça m’est arrivé une fois, l’année dernière. Est-ce qu’elle a finalement renoncé avant de venir, ou bien qu’elle est venue, mais que je ne lui ai pas plu. Je ne le saurai jamais.
Pour me donner une contenance, j’attrape la carte posée sur la table et je me lance dans l’examen de la liste des consommations. Un serveur s’approche :
— Bonjour, vous avez choisi ?
— Bonjour !non, j’attends quelqu’un !
Il s’éloigne. Je regarde ma montre : dix-huit heures dix-neuf.
La porte s’ouvre, un couple entre, puis juste derrière une jeune femme, brune, cheveux mi-longs, manteau gris clair : c’est elle !
Elle a dû me repérer avant d’entrer, car elle se dirige directement vers ma table, un grand sourire aux lèvres. Elle est rayonnante. Je me lève pour l’accueillir.
— Vous êtes Laura ?
— Oui, vous êtes Antoine ?
Je confirme, on échange des banalités polies comme d’habitude, tandis qu’elle retire son manteau. Une bouffée de parfum poivré et grisant me parvient aux narines. J’apprécie les formes voluptueuses de son corps pendant qu’elle est encore debout. , manifestement, elle ne porte pas de soutien-gorge. Elle finit par s’asseoir.
— Je vous trouve plus belle que sur votre photo de profil, sincèrement !
Ses pommettes se colorent et elle baisse les paupières.
— Merci, c’est gentil !
— Vous buvez quoi ?
Elle jette un coup d’œil rapide sur la carte et fait son choix. Je fais signe au garçon et on passe la commande.
Je la regarde. Un visage à l’ovale agréable, des grands yeux sombres, un petit nez légèrement retroussé, des lèvres pleines qui s’épanouissent dans un sourire. Sympa.
Passés les premiers moments de timidité, on entre dans le vif du sujet.
Elle me dit être mariée à un type qui voyage beaucoup pour son boulot. Une fois par mois, il part une semaine aux États-Unis et une semaine au Japon.
Elle a un fils de six ans et travaille au siège d’un laboratoire pharmaceutique comme assistante de direction.
Elle m’explique qu’elle s’ennuie le soir quand son mari n’est pas là, qu’elle ne peut pas sortir à cause de son gosse et qu’elle a envie d’un peu d’animation dans sa vie sexuelle.
Elle précise pour se donner bonne conscience qu’elle ne sait pas comment son mari occupe ses soirées quand il est à l’autre bout du monde. Je compatis.
J’apprends que son fils va chez sa grand-mère le mercredi après-midi une semaine sur deux et qu’elle ne travaille pas ce jour-là.
Finalement, j’ai l’air de lui convenir et on conclut qu’elle me fera signe pour le prochain mercredi où son mari sera en voyage et son fils chez la mamie.
Nous nous apprêtons à prendre congé. Je sors mon appareil photo de son étui :
— Vous permettez que je vous prenne en photo ? C’est une de mes grandes passions.
Elle me fait un grand sourire. J’en conclus qu’elle est d’accord. Je shoote une série de clichés de son visage. Amusée, elle se prête au jeu et prend la pose.
Nous nous quittons sur ces entrefaites et échangeons un baiser furtif sur les deux joues.
Nous sortons du café, elle m’accompagne jusqu’à la bouche de métro puis s’éloigne vers Saint-Lazare. Je la regarde s’éloigner. Je suis passablement excité, elle m’a envoûté et j’ai du mal à revenir sur terre. J’ai l’impression de sentir encore son parfum. Je l’ai prise par les épaules pour lui faire la bise. J’approche les mains de mon nez à la recherche de son odeur.
Elle dit avoir trente et un ans, mais je lui en donnerais à peine vingt-huit.
Je suis impatient qu’elle m’appelle. Je réfléchis un instant. On est jeudi. Elle m’a dit que ce ne serait pas mercredi qui vient, mais probablement le suivant. Il va falloir attendre.
Les stations de métro défilent. Passée la première phase d’excitation, je redescends doucement sur terre.
C’est bizarre, j’ai une drôle d’impression, comme si quelque chose ne collait pas chez cette fille. Je retrouve peu à peu mon esprit critique, je me repasse le film de l’entretien, tandis que la rame de métro m’emporte au son d’un accordéoniste qui fait la manche dans l’indifférence des passagers concentrés sur leur portable.
Je revois son visage, ses seins en liberté qui tendent le tissu léger de son pull, son sourire, ses mimiques quand je l’ai prise en photo…
J’essaye de chasser cette drôle d’impression.
Bastille, je descends.
***
Je suis dans la salle d’audience du tribunal de Paris. Les juges ne sont pas encore en place et les discussions vont bon train entre confrères avocats. D’autres personnes sont assises sur les bancs. Pour la plupart des chefs d’entreprise, manifestement mal à l’aise dans ce milieu qu’ils ne connaissent pas, et embarqués dans un procès dont ils redoutent l’issue.
Soudain, la porte s’ouvre et trois juges font leur entrée, toujours très solennelle. Le premier d’entre eux annonce d’une voix forte : « Mesdames, Messieurs, le Tribunal ! »
Et tout le monde se lève.
Les juges s’installent, la salle se rassoit. Celui qui préside fait signe au greffier de commencer l’appel des dossiers.
Je sens mon téléphone vibrer dans ma poche. Je plonge la main sous les nombreux méandres de plis et de replis de ma robe d’avocat à la recherche de mon smartphone.
C’est un SMS de Laura. Elle me donne rendez-vous mercredi à seize heures trente avec l’adresse, le code de l’immeuble et l’étage.
Elle habite avenue Émile Zola, dans le 15e. Je connais bien ce quartier, j’y étais en stage à la fin de mes études.
Le greffier appelle l’affaire suivante : c’est un dossier dans lequel je suis en défense. Je me lève en tenant à bras-le-corps une énorme chemise cartonnée bourrée de papiers et je m’avance à la barre.
À la lecture de ce SMS, j’ai ressenti de nouveau cette impression bizarre…
Bon, ça va être à mon tour de parler, l’avocat adverse m’a enfoncé au maximum, il faut que je redevienne professionnel et que je défende mon client !